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Un rapport de la Commission européenne imagine le futur de l’élevage européen (Article d’analyse)

Dans un rapport commandé par la Direction Générale pour l’Agriculture et le Développement Rural de la Commission européenne, Jean-Louis Peyraud, de l’Inrae, et Michael Mc Leod, du Scotland’s Rural College, soulignent les défis auxquels est confronté l’élevage européen, et proposent des pistes d’amélioration pour assurer la durabilité de ce secteur clé.

Face aux discours focalisés sur les impacts négatifs de l’élevage (émissions de gaz à effet de serre, pollution des cours d’eau, compétition pour les ressources…), deux experts proposent une vision objective et nuancée d’un élevage compatible avec les préoccupations environnementales et sociétales.

Un secteur économique important sous le feu des critiques

Le secteur des productions animales contribue largement à l’économie européenne. En 2017, la valeur de la production animale dans l’Union européenne (UE) s’élevait à 170 milliards d’euros. Quant à l’excédent de la balance commerciale des produits d’élevage, en constante augmentation depuis 2000, il atteignait 3,7 milliards d’euros en 2019. Le secteur pourrait également tirer parti de l’augmentation de la demande mondiale en viande et en produits laitiers annoncée par la FAO d’ici 2050 (respectivement + 15 % et + 25 %), alors même que la consommation de produits d’origine animale stagne voire recule légèrement en Europe.

Malgré tout, les critiques dénonçant l’empreinte environnementale des productions animales, les effets délétères d’une consommation excessive de viande et les atteintes au bien-être des animaux d’élevage gagnent de l’audience : de nombreuses ONG et associations, bénéficiant de puissants relais médiatiques, militent pour une diminution voire un arrêt de l’élevage en Europe.  Résultat, alors que les besoins de recherche en élevage sont importants, qu’il s’agisse de financement de projets ou d’attractivité des chercheurs (l’un n’allant pas sans l’autre), les grandes gagnantes sont les protéines végétales. L’Europe fait ainsi face à un paradoxe avec un secteur voué à la croissance, disposant d’une marge de progression pour répondre aux attentes sociétales et pourtant privé de recherche…

Des impacts environnementaux de plus en plus maîtrisés

Dans ce rapport commandé par la Direction Générale pour l’Agriculture et le Développement Rural de la Commission européenne, Jean-Louis Peyraud, de l’Inrae, et Michael Mc Leod, du Scotland’s Rural College, se penchent notamment sur la question de l’empreinte environnementale de l’élevage. Les critiques qui lui sont faites sont-elles fondées ? Dans une certaine mesure oui, mais leur analyse souligne les bénéfices de ce secteur, globalement absents des débats face à l’emphase mise sur ses impacts négatifs.

Dès les années 1990, les activités d’élevage ont été mises en cause dans la pollution à l’azote et au phosphore des cours d’eau. Plus de 80 % de l’azote d’origine agricole présent dans les milieux aquatiques européens était alors lié aux activités d’élevage (épandage de lisier, utilisation d’engrais de synthèses). Des pollutions qui ont depuis été réduites par le couplage de certaines aides au respect des mesures règlementaires, telles que la directive « Nitrates » (directive 91/676/CEE).

Dorénavant, c’est le réchauffement climatique qui constitue la principale préoccupation environnementale à l’échelle mondiale. Le secteur agricole a généré 10 % des émissions totales de gaz à effet de serre (GES) de l’UE en 2017, dont 85 % environ sont liés à l’élevage. Un chiffre bien inférieur à ceux des émissions générées par le secteur industriel (38 %) et les transports (21 %). De manière plus générale, le calcul de l’empreinte environnementale des élevages repose sur des analyses de cycle de vie (ACV), dont la pertinence est de plus en plus discutée. Développées pour évaluer des systèmes industriels, les ACV ne tiennent en effet pas compte des bénéfices connexes et des flux biologiques complexes liés aux activités d’élevage (voir articles « Intérêts et limites de l’analyse de cycle de vie pour fournir une information environnementale sur les produits de l’élevage herbivore »  et « Biais des analyses du cycle de vie pour comparer l’impact environnemental des différents systèmes agricoles et alimentaires »).

Également montré du doigt, l’usage excessif des antibiotiques en élevage, responsable de la sélection de bactéries antibiorésistantes potentiellement pathogènes pour l’être humain. Pourtant, dans ce domaine aussi, des progrès ont été faits, tels que l’interdiction de l’utilisation d’antibiotiques comme facteurs de croissance depuis 2006 dans l’UE, et la promotion de plans nationaux visant à réduire la prescription de ces molécules. Des décisions qui ont porté leurs fruits, puisque la vente d’antibiotiques destinés aux animaux d’élevage a chuté de 32 % entre 2011 et 2017.

Un élevage aux bénéfices difficilement quantifiables

La compétition pour les ressources foncière et hydrique alimente aussi les débats récents autour de l’élevage. Selon ce rapport, 1,4 milliards d’hectares à travers le monde sont dédiés à l’alimentation du bétail, dont 50 % de prairies permanentes et terres impropres aux cultures, et 50 % de prairies temporaires. La conversion de ces dernières en terres cultivables constituerait un gain certain pour l’alimentation humaine, mais elle se ferait au détriment d’une immense biodiversité (50 % des oiseaux et des espèces végétales endémiques d’Europe dépendent de ces biotopes), et s’accompagnerait d’une diminution de la teneur en carbone des sols et d’une utilisation accrue de pesticides. Comme le soulignent les chercheurs, « les ruminants contribuent à la sécurité alimentaire en produisant du lait et de la viande à partir de biomasse non comestible ».

En outre, pour les auteurs, les discours focalisés sur les impacts négatifs ne doivent pas faire oublier que « l’élevage peut également fournir des services précieux plus facilement que le secteur des cultures arables (emploi dans les zones rurales marginales, gestion du paysage et fertilité des sols) ». Des biens publics réels mais difficiles à quantifier…

Promouvoir un élevage européen durable

Dans ce contexte, les auteurs listent un ensemble de solutions permettant à la fois le maintien de la productivité et la diminution de l’impact environnemental, pour un élevage durable en Europe.

Parmi ces solutions, l’utilisation d’additifs alimentaires (acides gras insaturés d’oléagineux, ou dérivés nitro-oxygénés), qui constituent des pistes potentielles pour diminuer les émissions de méthane entérique, principale source de GES en élevage de ruminants.

D’autres réductions des émissions peuvent être réalisées grâce à des mesures telles qu’une utilisation accrue de légumineuses (fixatrices d’azote) et une meilleure gestion du lisier (pour limiter le recours aux engrais de synthèse). La conduite optimisée du cheptel (abaissement de l’âge au premier vêlage, amélioration de la fécondité des femelles et de la survie des jeunes…) et le recours à l’alimentation de précision permettraient aussi des gains d’efficacité.

Reconnecter l’élevage à la production végétale offre également d’immenses possibilités de développer des systèmes agroalimentaires circulaires plus efficaces, et plus respectueux de l’environnement, en exploitant la capacité du bétail à utiliser une diversité de plantes et à recycler des végétaux non comestibles dans la chaîne alimentaire.

Enfin, les systèmes de production animale devront tenir compte d’une autre préoccupation croissante des consommateurs : l’amélioration du bien-être des animaux d’élevage (réduction des transports internationaux d’animaux, abattage avec étourdissement…).

Accompagner la transition d’un point de vue réglementaire

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’agriculture s’est engagée dans un vaste processus de modernisation et d’intensification, afin de garantir la sécurité alimentaire à un prix abordable.

Depuis 1992, les réformes successives ont élargi les objectifs de la politique agricole commune (PAC) à l’environnement et au climat. La future PAC devrait faciliter la transition durable du secteur de l’élevage, en récompensant pleinement les systèmes agricoles pour les biens publics qu’ils fournissent (services environnementaux, maintien de la vitalité des zones rurales…). Ainsi, le recours aux « crédits carbone » pourrait favoriser la mise en œuvre de mesures environnementales en élevage. Cette solution, à l’essai en France, repose sur le financement, par des entreprises souhaitant compenser leurs émissions de GES, de projets élaborés par des éleveurs en vue de réduire leurs propres émissions. Enfin, les paiements pour services environnementaux (PSE) font aussi partie des mesures envisagées : ils pourraient représenter, par exemple, 600 €/hectare/an en moyenne pour le maintien des prairies permanentes.

Conclusion

Selon la FAO, une alimentation durable se définit selon des critères nutritionnels (consommation d’aliments sains procurant un apport énergétique adapté aux besoins), économiques (viabilité des producteurs et accessibilité pour les consommateurs) et environnementaux (respect de la biodiversité et des écosystèmes). La recommandation d’une consommation accrue de fruits et légumes et d’une diminution importante de la part des protéines animales dans nos régimes, très en vogue actuellement, constitue ainsi une vision réductrice de ce concept.

Les auteurs alertent : réduire la production animale de l’UE pour s’inscrire dans cette démarche pourrait avoir des effets contraires en déplaçant la production vers d’autres zones géographiques et systèmes d’élevage moins efficaces et vertueux.

Pour les auteurs de ce rapport, « nous devrions sortir de l’opposition simpliste végétal versus animal ou extensif versus intensif, pour promouvoir des systèmes agricoles adaptés à la diversité du contexte européen, et maximiser les synergies entre secteurs ». Car au-delà de la production alimentaire, l’élevage contribue à la réalisation de nombreux objectifs de développement durable.

Sources :

Peyraud JL, Mc Leod M. Directorate General for Agriculture and Rural Development (European Commission). Future of EU livestock. How to contribute to a sustainable agricultural sector? Final Report. Oct 2020.

Peyraud JL, Mc Leod M. Directorate General for Agriculture and Rural Development (European Commission). L’avenir de l’élevage européen : comment contribuer à un secteur agricole durable ? Synthèse. Oct 2020.

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