EAT‑Lancet 2025 : un commentaire d’experts alerte sur des faiblesses méthodologiques persistantes (TRADUCTION)

Dans ce commentaire prépublié (et donc non évalué par les pairs au moment de cette publication), des scientifiques de renom réitèrent leurs critiques à l’encontre de la Commission EAT-Lancet. Ils y reconnaissent l’effort du rapport 2025 pour intégrer justice sociale et vulnérabilités biologiques, mais estiment que plusieurs critiques méthodologiques formulées après la version 2019 restent non résolues. Les auteurs pointent notamment la dépendance à des modèles et à des études observationnelles sujettes à confusion résiduelle, l’insuffisance d’analyse de la qualité des preuves, ainsi que l’absence de prise en compte adéquate de la variabilité individuelle et des risques de carences liés aux réductions d’aliments animaux.  « Les lacunes persistantes dans la méthodologie EAT-Lancet suggèrent que des efforts supplémentaires sont nécessaires pour fournir des recommandations alimentaires adéquates sur le plan nutritionnel et optimales pour la santé. », concluent-ils.

Les efforts du rapport EAT-Lancet 2025 pour promouvoir des systèmes alimentaires sains, durables et justes sont louables. La prise en compte de la justice sociale et l’attention portée aux étapes de la vie biologiquement vulnérables constituent des avancées positives. Toutefois, les problèmes méthodologiques soulevés par nous-mêmes (prépublication non évaluée par les pairs) et d’autres chercheurs après la publication du rapport 2019 restent largement sans réponse.

Des projections de mortalité faussées

Le EAT-Lancet précise désormais que le régime pour la santé planétaire (PHD) est conçu pour la prévention des maladies non transmissibles (MNT), les limites planétaires et les impacts économiques étant calculés a posteriori. Comprendre les projections de mortalité liées aux MNT, les preuves à l’appui et l’adéquation nutritionnelle du PHD s’avère donc essentiel pour valider les recommandations. Nous décrivons ici les principaux problèmes qui affectent significativement les projections de mortalité. Premièrement, les auteurs évaluent les effets d’un régime sur 25 ans en utilisant des projections de mortalité liées aux MNT. Bien que les projections pour le régime « Business-As-Usual » (BAU) incluent les mortalités liées au poids, les projections pour le PHD supposent une consommation calorique optimale, éliminant ainsi toutes les mortalités liées au surpoids ou à l’insuffisance pondérale. Comme les auteurs indiquent que près de la moitié des mortalités projetées dans le régime BAU sont liées au poids, cette hypothèse surestime artificiellement les bénéfices du PHD. Une comparaison à périmètre constant est la norme dans la plupart des domaines de modélisation, de la modélisation épidémiologique à la charge mondiale des maladies ; cette comparaison actuelle (BAU) vs. idéale (PHD) est donc injustifiable.

Une incertitude non modélisée pour la majorité des paramètres

Peut-être pour atténuer ce problème, une autre analyse de la mortalité et de l’adhésion au PHD, basée sur trois cohortes apparentées, est citée. Bien que cette analyse contrôle les mortalités liées au poids, extrapoler à partir de cohortes limitées de travailleurs de la santé aux États-Unis vers les mortalités mondiales nécessite des hypothèses importantes, et aucune justification n’est fournie pour le choix des cohortes.

Deuxièmement, les projections complexes des impacts sur la santé exigent une incertitude épistémique (c’est-à-dire un manque de connaissances précises) pour tous les paramètres du modèle, mais les auteurs d’EAT-Lancet n’ont modélisé l’incertitude que pour les risques relatifs liant les aliments aux MNT, en supposant que tous les autres facteurs – consommation, mortalité liée aux MNT, prévalence du surpoids, de l’insuffisance pondérale et de l’obésité – étaient parfaitement connus. Ignorer cette incertitude restreint artificiellement les intervalles de prédiction, rendant les comparaisons alimentaires plus susceptibles d’être statistiquement significatives.

Ces limitations ont d’importantes implications. Nous avons calculé, à partir du rapport 2019, qu’en tenant compte de ces deux facteurs, la réduction de la mortalité liée du PHD par rapport au régime BAU n’était pas supérieure à celle liée à un excès ou à un déficit calorique aux États-Unis. Comme le PHD reste largement inchangé en 2025, ces conclusions restent valables pour le nouveau rapport.

Manque de transparence dans les données et bibliographie partiale

Une telle analyse a nécessité une reconstruction complète des modèles d’EAT-Lancet, une tâche importante car la Commission n’a pas rendu public son code de modélisation. Rendre le code et les données accessibles est une pratique courante et essentielle pour des projets de cette nature, comme la Global Burden of Disease ; cette omission est préoccupante et limite la reproductibilité et la fiabilité des projections de mortalité du EAT-Lancet.

Le EAT-Lancet a également clarifié le calcul des quantités spécifiques d’aliments recommandées. Malgré l’accent mis sur de nouvelles revues systématiques (RS) sur les aliments et leurs impacts sur la santé, les recommandations du PHD ne reposent ni sur les modèles de mortalité ni sur ces RS, mais sur un mélange d’études de cohortes sélectionnées. Par exemple, les recommandations sur la viande rouge non transformée sont basées uniquement sur le diabète de type II, en utilisant uniquement les résultats de trois cohortes américaines connexes, rédigées par un commissaire. De même, les bénéfices du poisson sont supposés s’appliquer à deux portions hebdomadaires, mais la source de ce seuil est un essai contrôlé randomisé (ECR) sur la supplémentation en oméga-3, qui ne comprend ni revue systématique ni estimations de dose-réponse. Une documentation améliorée est essentielle, mais met en lumière le décalage entre les quantités de consommation recommandées et les preuves citées.

Risque d’insuffisance d’apports en micronutriments

L’adéquation des apports en micronutriments reçoit peu d’attention, notamment parce que les études observationnelles sur les MNT évaluent rarement la sous-alimentation. La composition du régime – les aliments d’origine animale (ASF) contribuent à environ 13 % de l’énergie totale – pose des défis pratiques pour répondre à certains besoins en micronutriments, notamment en vitamine B12, zinc, iode et calcium. La Commission a changé son approche en évaluant les apports par rapport aux besoins moyens (insuffisants pour environ la moitié de la population) plutôt que par rapport aux apports nutritionnels recommandés, ce qui obscurcit davantage les insuffisances potentielles. Les recommandations spécifiques sur les sources de nutriments sont également préoccupantes : le soja fermenté contient très peu de vitamine B12 biodisponible, tandis que les algues – proposées pour la B12 et l’iode – ont une disponibilité mondiale limitée, des concentrations très variables et sont souvent excessivement riches en iode. Les cyanobactéries couramment disponibles, comme la spiruline, contiennent principalement des analogues de la B12 inactifs ou inhibiteurs. Il convient de noter qu’un ECR récent démontre que les régimes modélisés sur le PHD augmentent plusieurs insuffisances en micronutriments malgré une inclusion modeste d’ASF, suggérant des défis réels en matière d’adhésion et de biodisponibilité. Les grandes quantités de légumes verts à feuilles foncées du PHD, associées à des limites restrictives sur les ASF, divergent considérablement des habitudes alimentaires naturellement adoptées par les populations.

La santé planétaire exige une attention urgente. Toutefois, les lacunes persistantes dans la méthodologie EAT-Lancet suggèrent que des efforts supplémentaires sont nécessaires pour fournir des recommandations alimentaires adéquates sur le plan nutritionnel et optimales pour la santé.

Référence : Zagmutt, Francisco J. and Zagmutt, Francisco J. and Pouzou, Jane G and Pouzou, Jane G and Ortenzi, Flaminia and Guyatt, Gordon H. and Mente, Andrew and Beal, Ty. The EAT-Lancet 2025 Report: Half A Decade Later, Key Methodological Issues Remain (November 03, 2025).

Source : SSRN

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